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10.3.
Des semences et de bonnes conditions de vie en Amazonie
«Dans la Finca Amazónica, nous produisons des aliments sains pour les êtres humains et les animaux en utilisant des méthodes qui préservent la forêt tropicale, protègent la biodiversité et respectent l’eau.
« Notre objectif est de protéger l’écosystème amazonien et de préserver les espèces. »
Yolima Salazar, agronome en agroécologie
Pour atteindre la ferme El Buen Vivir, il faut d’abord parcourir un chemin sinueux à travers des forêts et des clairières. La route traverse des pierres disposées dans la rivière pour éviter de glisser ou de s’enliser, puis emprunte deux kilomètres d’asphalte construits par la communauté. Après une heure et demie de trajet depuis Morelia, dans le sud du département de Caquetá, apparaît enfin la ferme, nichée au cœur de montagnes verdoyantes de l’Amazonie.

Aujourd’hui, El Buen Vivir est un symbole de résilience et un exemple vivant de durabilité. Pourtant, il y a 35 ans, cet endroit n’était qu’un pâturage stérile destiné à l’élevage. Grâce au travail persévérant d’Israel Trujillo et de Marleny Yucumá, la terre a retrouvé ses couleurs et sa vitalité.

Marleny se souvient d’une époque où l’on encourageait les paysannes et les paysans à défricher la forêt. Comme l’explique Yolima Salazar, directrice de Vicaría del Sur, une organisation partenaire d’Action de Carême qui accompagne le développement du modèle Finca Amazónica dans la région :
« Autrefois, les familles paysannes recevaient des crédits et des subventions pour abattre les arbres. Défricher la forêt permettait de transformer les montagnes en pâturages pour le bétail. » En 1988, lorsque l’organisation a commencé à visiter les fermes, le constat était préoccupant : les familles avaient cessé de cultiver leurs propres aliments et dépendaient désormais des produits achetés à l’extérieur.
Israel se rappelle très bien la situation lorsqu’ils sont arrivés à El Buen Vivir : « Le manque de nourriture était une réalité palpable. Il n’y avait même pas de bananes, ni d’autres produits essentiels pour nourrir la famille. » Face à cette situation, Marleny et Israel ont décidé d’engager une véritable transformation. Peu à peu, les pâturages ont été reconvertis en terres cultivées. Canne à sucre, bananes et de nombreuses autres cultures ont été introduites. Aujourd’hui, la ferme est devenue un lieu d’abondance et de diversité alimentaire.
Dans le jardin familial, Marleny cultive avec fierté différentes variétés de coriandre, de laitue, de tomates, de concombres ainsi que de nombreuses légumineuses et plantes potagères. Elle connaît le nom de chaque plante. Seules les mains qui ont semé, protégé et fait germer les graines peuvent constituer une véritable bibliothèque vivante de la mémoire agricole.

Pour Israel, sa femme et les familles paysannes de la région engagées dans le modèle Finca Amazónica, Vicaría del Sur est une véritable source de connaissances. Grâce aux formations dispensées par l’organisation, la communauté a pu renforcer ses connaissances sur les méthodes de culture agroécologiques, les cycles du sol et la gestion de l’eau. Marleny le résume ainsi : « Ce savoir ne se limite pas à des paroles. Il se traduit par des actes, visibles dans les champs. »
À El Buen Vivir, les pratiques agroécologiques respectent les cycles naturels de la terre. Le Musée des bois vivants illustre cet engagement pour la préservation de la nature. On y replante des essences forestières autrefois abondantes dans la région — comme le cèdre ou le granadillo — qui ont presque disparu sous l’effet de l’élevage intensif et des monocultures. L’objectif est simple : rendre à l’Amazonie ce qui lui a été retiré, en plantant des arbres plutôt qu’en coupant.
« Nous nous nourrissons de ce que nous produisons ici, sans aucun produit agrochimique », affirme Israel. Cette phrase résume l’esprit d’El Buen Vivir : un lieu où la vie humaine, la forêt, la terre et les animaux sont étroitement liés. Ici, le progrès ne se mesure pas à la taille des exploitations, mais à la vitalité du sol, à la diversité des arbres et à l’abondance de nourriture. La ferme est bien plus qu’un refuge : c’est une école vivante qui montre qu’il est possible d’habiter et de protéger l’Amazonie en même temps.
Des semences qui voyagent
La morsure du serpent le plus long et le plus redouté du monde n’a pas eu raison de Juan Ospina. Survivant marqué par le venin de la redoutable verrugosa, il est aujourd’hui devenu un gardien des semences et un défenseur de la terre. Pour lui, une conviction guide toute son action : « L’héritage d’une famille, ce sont ses semences. » Les échanges de semences et d’expériences encouragés par Vicaría del Sur ont profondément transformé la vision des communautés paysannes. Comme l’explique Juan : « Nous avons d’abord travaillé pour la sécurité alimentaire, puis pour la souveraineté alimentaire. Aujourd’hui, nous avançons vers l’autonomie : pouvoir décider librement de ce que nous cultivons et de ce que nous mangeons. » C’est ainsi que les semences se mettent à voyager.

À la ferme El Buen Vivir, la famille a aménagé un autel des semences et une petite maison en bois. Lorsque les portes s’ouvrent, on découvre des bocaux en verre remplis de graines aux couleurs, textures et formes variées. Une collection précieuse pour préserver la vie. Marleny explique avec émotion : « C’est là que se trouve la vie — la nôtre, mais aussi celle des générations futures. » Durant les périodes de pénurie, la pandémie ou les blocages routiers, la ferme a continué à produire de la nourriture. Pour Marleny, la richesse d’un·e paysan·ne se résume en trois gestes simples : « Prendre soin, récolter et partager. »

Juan ne parle pas seulement des semences : il les vit et les protège. Pour lui, chaque graine est un univers miniature, un héritage transmis par les ancêtres. Avec fierté, il explique que plus de cent variétés de semences ont déjà été échangées et sont actuellement en phase d’adaptation. Ce chiffre représente bien plus qu’une simple statistique : ce sont autant d’histoires et de promesses de vie. On y trouve du maïs aux couleurs multiples, des haricots aux formes étonnantes, des arbres fruitiers nourris par la chaleur du soleil. Chaque graine est le fruit d’un échange, d’un pacte de confiance entre gardien·ne·s de la terre.
Certaines viennent des montagnes, d’autres des plaines. Toutes ont un objectif commun : prendre racine et continuer à vivre. Car lorsqu’une graine voyage et trouve une nouvelle terre pour germer, elle sème bien plus que des plantes : elle sème l’espoir. Pour les familles engagées dans le modèle Finca Amazónica, les semences sont comme une extension d’elles-mêmes. Elles sont le témoignage silencieux d’un combat mené collectivement, celui de vies qui trouvent toujours un chemin pour fleurir.