Interview : Rob Hopkins

« La Transition repose sur une éthique de la confiance »

20.03.2018

Rob Hopkins, fondateur du mouvement des Villes en transition devenu mondialement célèbre grâce au film « Demain », était invité par « Genève en transition » début mars 2017. Nous lui avons demandé son avis sur la « transition intérieure » promue par Pain pour le prochain et Action de Carême. Et découvert que cette approche fait partie intégrante de son mouvement depuis le début.

 

  • Q : En 2006, vous avez lancé le mouvement des Villes en transition pour lutter contre le changement climatique et se débarrasser des énergies fossiles. Quels sont ses points principaux ?

 

Certains défis, comme l’injustice économique et le changement climatique, nous semblent énormes –  en tout cas trop grands pour que nous, les citoyens, ayons un impact sur eux. Pourtant, si nous travaillons au niveau local nous pouvons changer les choses plus rapidement. Beaucoup de problèmes sont dus au manque de connexion entre les gens – en Grande-Bretagne on parle « d’épidémie de solitude ». Il est facile de dire que le business ou le gouvernement devraient agir, mais  nous, que pouvons-nous faire ? En tant que personnes et communautés, nous pouvons être plus efficaces qu’eux. La transition est un mouvement de communautés qui réinventent et reconstruisent le monde. Elles ont une vision du futur, mais elles ne restent pas coincées dans un rêve, elles le réalisent.

 

  • Pierre Rabhi a dit récemment que la permaculture, l’agro-écologie, l’agriculture urbaine, les éco-quartiers et les monnaies complémentaires sont très importantes pour la transition, mais sans une évolution et une transformation de l’être humain – ce qu’on appelle la « transition intérieure » -, ils ne suffisent pas à réaliser le changement de paradigme nécessaire. Qu’en pensez-vous ?

 

Je suis tout à fait d’accord ! Pour durer sur le long terme, un mouvement doit croître et s’approfondir. Occupy a grandi, mais il ne s’est pas approfondi et il est mort. Dès le début, la transition a mis en avant le concept de « transition intérieure ». Sophy Banks et Hillary Prentice, qui ont contribué à lancer le mouvement, avaient une formation en développement personnel acquis au sein de la mouvance féministe des années 1970 et dans les traditions spirituelles.

Chez les militants il y a un danger réel. Le sentiment d’urgence face au changement climatique et l’impression qu’il faut changer le monde tout de suite les poussent à travailler de plus en plus. Ils finissent par faire un burn out et devenir cyniques. Dans la transition, la façon dont on fait les choses est aussi importante que ce qu’on fait. L’être est aussi important que le faire. Les gens viennent à notre formation en pensant qu’en deux jours ils vont apprendre à lancer une monnaie locale. Au lieu de cela, on les forme à organiser une réunion, gérer les conflits, prendre des décisions, se soutenir mutuellement. Dans le réseau de la transition nous faisons des réunions mensuelles, une fois sur le faire, qui porte sur les tâches, une fois sur l’être, qui porte sur le processus. Nous faisons de la place pour dire : « comment vas-tu » ? Nous nous réunissons en tant que personnes qui s’intéressent l’une à l’autre. C’est l’un des éléments les plus importants de la transition, qui la distingue des autres campagnes et organisations. C’est la qualité de l’interaction qui compte.  

 

  • Pour que la transition réussisse, faut-il écrire une nouvelle histoire?

 

La nouvelle histoire, c’est la connexion et elle est en train d’être écrite par beaucoup de monde. Ce n’est pas à moi de dire ce qu’elle devrait être. Je visite beaucoup d’endroits qui font de la transition et je vois cette nouvelle histoire émerger grâce au travail, aux rêves, à l’amour du lieu où l’on est, à la créativité et à l’imagination de beaucoup de gens. Elle reconnaît que nous avons une place dans la nature et qu’il faut diminuer un peu nos égos, apprendre à être plus humble et à faire partie du grand réseau.

 

  • La transition existe-t-elle aussi dans les pays en développement?

L’idée est née comme une cure de désintoxication pour l’Occident, pour ramener notre consommation à un niveau durable. Mais par la suite le mouvement a émergé aussi dans les favelas de Sao Paolo, les bidonvilles d’Afrique du Sud, les villages en Chine, Inde, Amérique du Sud – Chili, Bolivie, Argentine, Uruguay. C’est un peu différent dans chaque endroit, mais la transition est toujours bien reconnaissable. Des gens sont en train d’expérimenter un peu partout, peut-être trouverons-nous la solution. Si on me demande : « Comment ce serait en Iran ? » Je réponds : « Je n’en sais rien ». Il y a six ans, quatre femmes formidables du Brésil sont venues à notre conférence nationale et nous ont demandé comment faire de la transition chez elles. Nous avons répondu : « Aucune idée, peut-être que pour commencer vous devriez nous dire ce que vous avez déjà fait ». Elles nous ont raconté des histoires de transition dans les favelas et nous leur avons répondu : « Vous êtes formidables ! » La transition invite à s’auto-organiser, elle repose sur une éthique de la confiance. Ce n’est pas une franchise de Coca-Cola. Lorsque vous faites confiance, c’est toujours délicieux et surprenant et cela invite les gens à jouer. En tant qu’adultes, nous n’avons plus le droit de jouer.

 

Propos recueillis par IA